Un homme nous écrit sur Twitter. Il raconte que son grand-père, ingénieur à Madrid dans les années 1970, gagnait l'équivalent de 120 000 euros par an en pouvoir d'achat actuel. Lui, ingénieur aussi à Madrid en 2025, gagne entre 30 000 et 35 000 euros. Quatre fois moins. Le post devient viral. Les commentaires affluent : « C'est pareil en France », « Mes parents ont acheté leur maison à 25 ans, moi je ne peux pas à 35 », « Mon père réparait sa voiture lui-même, achetait une baguette à 20 centimes, partait en vacances tous les étés ». L'anecdote est-elle vraie ? Sans doute, en partie. Mais elle pose la vraie question : les jeunes générations sont-elles les premières de l'histoire moderne à vivre moins bien que leurs parents ?
Pour répondre, il faut sortir de l'opinion et entrer dans les chiffres. Pendant trois semaines, nous avons exploré les travaux de l'INSEE, de l'IGEDD, de l'OFCE, de France Stratégie, du Conseil d'analyse économique, de Thomas Piketty, de Louis Chauvel, de Camille Peugny, de Cécile Van de Velde, de Jacques Friggit. Plus de quatre-vingts sources. Le résultat : le déclassement n'est pas une impression. C'est une réalité statistique mesurable, qui s'est accentuée à partir des années 1980, qui frappe différemment selon les classes sociales, et qui transforme déjà en profondeur la manière dont les Français font famille, travail, et patrimoine.
Mais il faut aussi nuancer. Sur certains plans, les générations actuelles vivent objectivement mieux que leurs parents. L'espérance de vie en bonne santé, l'accès aux soins, les voyages, la technologie, l'autonomie féminine, la diversité des parcours possibles. Et quand on y regarde de près, ce qui s'est dégradé n'est pas la richesse globale, c'est sa distribution : entre les générations, entre les héritiers et les non-héritiers, entre Paris et la province. Ce qu'on appelle « le pouvoir d'achat » cache en réalité une fracture beaucoup plus profonde — sur laquelle nous allons revenir longuement.
Le grand retournement de 1975
Avant de comparer les générations, il faut comprendre où la trajectoire s'est cassée. Tout commence — ou s'arrête — entre 1973 et 1979.
Dans son ouvrage Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible (1979), l'économiste Jean Fourastié comparait deux moments d'un même village du Quercy, Douelle, en 1946 et en 1975. Il y montrait, statistiques à l'appui, qu'en trente ans tout avait changé : la mortalité infantile était passée de 85 pour mille à 14 pour mille, l'espérance de vie féminine de 67 à 77 ans, le nombre de bacheliers avait sextuplé, et le volume d'investissement logement des ménages avait augmenté de 750 % alors que la population ne croissait que de 26 %. Une transformation tellement massive qu'elle a fini par sembler normale aux yeux des bénéficiaires.
Source : Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la révolution invisible, Fayard, 1979 ; Telos, « Les Trente Glorieuses, ce n'était pas une sinécure », 2023.
Pendant cette période, le salaire moyen est multiplié par trois en pouvoir d'achat constant. Le taux de chômage fluctue entre 1 % et 3 %, niveau alors considéré comme élevé. La croissance annuelle du PIB français atteint 5,1 % en moyenne. C'est l'âge d'or des classes moyennes : on entre dans la société de consommation, on s'équipe en voiture, frigo, télévision, on accède à la propriété, on accumule du patrimoine.
Puis, au cours des années 1973-1979, tout se grippe. Le premier choc pétrolier (1973), le second (1979), la fin des accords de Bretton Woods, l'arrivée de la mondialisation et de la concurrence asiatique. La croissance s'effondre. Le chômage de masse apparaît. Et surtout : la dynamique du salaire moyen s'arrête net. Selon Louis Maurin, fondateur de l'Observatoire des inégalités, le salaire moyen français n'a été multiplié que par 1,3 entre 1975 et 2015. Quarante ans pour gagner ce que les Trente Glorieuses produisaient en quatre ans.
Source : Louis Maurin, « Salaire minimum et salaire moyen : un écart stable depuis 35 ans », Observatoire des inégalités, 2023.
C'est le facteur de croissance du salaire moyen français en pouvoir d'achat entre 1975 et 2015. Soit quarante années de quasi-stagnation, après vingt-cinq années de triplement.
C'est cette rupture qui structure tout le reste. Les générations nées avant 1955 ont été portées par les Trente Glorieuses : elles sont entrées sur le marché du travail au moment du plein emploi, ont acheté leur logement quand l'immobilier représentait encore quelques années de salaire, ont vu leurs revenus augmenter régulièrement, et ont accumulé un patrimoine à valoriser. Les générations suivantes — nées après 1960 — ont reçu un autre héritage : celui de la stagnation salariale, du chômage de masse, de l'inflation immobilière, et du déclassement scolaire. Le sociologue Louis Chauvel parle de « générations sacrifiées ».
« Les premières [générations, nées avant 1955] pillent des ressources sociales qui ne se renouvelleront pas, [elles] sapent l'avenir collectif des générations futures. » — Louis Chauvel, La Spirale du déclassement, Seuil, 2016
L'apport méthodologique majeur de Chauvel, ancien chercheur à l'Observatoire sociologique du changement et professeur à l'Université du Luxembourg, est l'analyse longitudinale : au lieu de comparer des individus à un instant t, il suit les trajectoires d'une même cohorte à travers le temps. Cette approche révèle ce que les statistiques classiques masquent. Selon ses calculs, un trentenaire né dans les années 1980 dispose d'un revenu environ 30 % inférieur, en équivalent pouvoir d'achat, à celui d'un trentenaire né dans les années 1950.
Source : Louis Chauvel, Le Destin des générations (PUF, 1998, rééd. 2010) et La Spirale du déclassement (Seuil, 2016) ; Substack llvbilger, novembre 2025.
Cette comparaison vous paraît exagérée ? Continuons.
Le logement, l'épicentre du séisme
S'il fallait choisir un seul indicateur pour comprendre le déclassement français, ce serait celui-ci : combien d'années de revenu pour acheter un logement.
Les travaux les plus rigoureux sur le sujet sont ceux de Jacques Friggit, ingénieur général des Ponts et Chaussées, longtemps responsable des indicateurs immobiliers au CGEDD (devenu IGEDD), aujourd'hui référence absolue auprès du Sénat, du Conseil économique et social, et de tous les chercheurs sérieux. Friggit reconstruit, depuis 1965, l'évolution des prix immobiliers rapportée au revenu des ménages. Sa courbe est devenue célèbre dans les milieux économiques : on l'appelle « le tunnel de Friggit ».
Que dit cette courbe ? Que de 1965 à 2000, le prix des logements en France a évolué presque parallèlement au revenu des ménages. C'était le « tunnel » : un canal stable de 35 ans, où acheter restait économiquement comparable d'une décennie à l'autre. Puis, à partir de l'an 2000, la courbe sort du tunnel par le haut. Entre 2000 et 2008, le prix des logements anciens est multiplié par 2,3 alors que le revenu par ménage n'augmente que de 13 %. Une rupture sans précédent depuis l'après-guerre.
Source : Jacques Friggit, IGEDD, « Loyers, prix des logements et revenu par ménage sur le long terme », mars 2026 ; Note pour la mission d'information du Sénat sur la crise du logement, janvier 2024.
Concrètement : en 1965, il fallait environ 2,5 années de revenu disponible par ménage pour acheter un logement médian français. En 1980, environ 3 ans. En 2000, environ 4 ans — le seuil sortait à peine du tunnel. En 2024, après la flambée des années 2000-2008, la stabilisation post-crise et la légère correction de 2023-2024, il faut environ 7 à 8 années de revenu en France entière, et 14 à 16 années à Paris intra-muros.
L'effort d'achat a triplé en 60 ans
De 2,5 à 7-8 années de revenu en France entière. Et la moyenne masque l'essentiel : à Paris, en première couronne, à Bordeaux, Lyon, Annecy ou Nice, l'effort dépasse souvent 12 années de revenu pour un primo-accédant. Là où les générations 1950-1970 achetaient en couple à 25 ans, beaucoup de Millennials et de Gen Z renoncent purement et simplement.
L'autre indicateur clé construit par Friggit est l'indicateur de pouvoir d'achat immobilier des primo-accédants : combien de mètres carrés un ménage médian peut acheter pour un taux d'effort donné, à apport personnel constant. Cet indicateur, calé en base 1 au premier trimestre 2000, a chuté à environ 0,55 en 2024. Autrement dit : un primo-accédant peut aujourd'hui acheter environ moitié moins de surface qu'en 2000, à effort équivalent. C'est cette donnée qui structure toute la psychologie générationnelle des trente dernières années.
Source : IGEDD, « Indicateur de pouvoir d'achat immobilier des ménages », bases notariales et Banque de France, février 2026.
L'illusion de la baisse récente
Vous avez peut-être entendu que « les prix de l'immobilier ont baissé en 2023-2024 ». C'est vrai, mais trompeur. La baisse réelle des prix de vente est restée modérée — environ 5 à 8 % en France entière, davantage à Paris (autour de -10 %). Pourquoi cette inertie ? Comme l'explique l'IGEDD, environ la moitié des vendeurs ne sont pas pressés de vendre et préfèrent attendre que les prix remontent. Conséquence : la plupart des biens restent au prix d'avant la remontée des taux. Le marché s'est juste figé.
Et surtout, la solvabilité des acheteurs s'est effondrée bien plus que les prix. Avec la remontée des taux directeurs de la BCE entre 2022 et 2024, les taux d'emprunt immobiliers sont passés de 1,1 % à 4,2 %. Sur un prêt sur 20 ans, cela divise la capacité d'emprunt par environ 1,3. Donc même avec des prix qui baissent un peu, le pouvoir d'achat immobilier réel a continué de se dégrader pour les primo-accédants. Le nombre de transactions immobilières a chuté de 26,7 milliards d'euros de nouveaux prêts mensuels en mai 2022 à moins de 10 milliards en mars 2024 — soit une division par 2,7 du marché.
Source : IGEDD/Friggit, présentation au CESE Île-de-France, février 2025 ; Banque de France, statistiques mensuelles des crédits immobiliers ; france-inflation.com (suivi du marché 2024).
Loyers : la paupérisation des locataires
Pour les locataires — qui sont massivement les jeunes — la situation est encore différente. Les indices INSEE des loyers ont en réalité peu augmenté par rapport au revenu moyen depuis 1970. Le « problème » n'est pas l'inflation des loyers en soi, c'est que le poids du loyer dans le revenu des locataires a doublé.
Pourquoi ? Friggit identifie deux causes. D'abord, l'amélioration de la qualité du parc (chauffage central, salles de bains, ascenseurs, isolation thermique) a fait monter le loyer moyen au-delà de l'indice. Ensuite et surtout, la paupérisation relative des locataires : ceux qui restent locataires sont maintenant majoritairement les ménages les plus jeunes ou les plus modestes — les autres ont accédé à la propriété pendant les années 1980-2000. Cette paupérisation structurelle explique 70 % de la hausse du taux d'effort logement des locataires.
Source : Jacques Friggit, « Loyers et revenus depuis les années 1970 », CGEDD, juin 2013 ; FAQ IGEDD, janvier 2023.
Conséquence directe : l'effort logement (loyer + charges + énergie + crédit immobilier) représente aujourd'hui 28 % du revenu disponible des ménages français, contre 14 % en 1970. C'est-à-dire que les Français consacrent en 2026 deux fois plus de leurs revenus au logement qu'il y a 55 ans. C'est le poste budgétaire qui a le plus augmenté en proportion sur la période — devant l'alimentation, les transports, ou la santé.
C'est la part du revenu disponible consacrée au logement par les ménages français en 2024, contre 14 % en 1970. L'effort logement a doublé.
Les salaires, la grande stagnation
Si le logement coûte plus cher, peut-être que les salaires ont compensé ? Réponse : non. La stagnation salariale est la deuxième jambe du déclassement.
Selon l'étude de Pierre Concialdi pour l'IRES, la dynamique salariale française s'est interrompue en 1979. Avant cette date, le salaire moyen progressait de 4 à 5 % par an en pouvoir d'achat. Après 1982, avec la « politique de désinflation compétitive » menée par Laurent Fabius puis Pierre Bérégovoy, les gains de pouvoir d'achat deviennent minimes. La logique : pour préserver la compétitivité française face à l'Allemagne et au choc pétrolier, on accepte que les salaires n'augmentent plus que marginalement, parfois moins que l'inflation.
Source : Pierre Concialdi, « L'évolution des salaires depuis 1950 : la rupture de 2017 », IRES, 2023.
L'INSEE confirme : entre 1996 et 2019, le pouvoir d'achat des salaires nets a augmenté de 0,6 % en moyenne par an. C'est trois fois moins que pendant les Trente Glorieuses. Et 2022-2023 a même vu deux années de baisse consécutive (-1,3 % puis -1,0 %) à cause du choc inflationniste lié à l'énergie. Le pouvoir d'achat des salaires en 2024 vient à peine de retrouver son niveau de 2019 — six années de stagnation sèche, en moyenne.
Source : Insee Première, « Les salaires dans le secteur privé en 2024 », octobre 2025.
Le piège des moyennes
Mais cette moyenne masque des dynamiques très différentes selon les générations. Les économistes Kevin Murphy et Finis Welch ont démontré dans une étude majeure que l'état de l'économie au moment de l'entrée dans la vie active joue un rôle décisif sur l'ensemble de la carrière. Selon eux, deux tiers de la progression du salaire au cours d'une carrière sont déterminés par les conditions des premières années. Cette « cicatrice » est très bien documentée : ceux qui sont entrés sur le marché du travail en 1993, 2008, ou 2020 portent des séquelles salariales durables, même quinze ans plus tard.
Source : Murphy & Welch, « Empirical Age-Earnings Profiles », Journal of Labor Economics, 1990, repris par Camille Peugny dans Le Déclassement, Grasset, 2009.
| Génération | Salaire moyen 30 ans (€ constants 2024) | Effort logement | Patrimoine 30 ans |
|---|---|---|---|
| Née 1950 (30 ans en 1980) | env. 2 850 €/mois | ~ 17 % du revenu | Souvent propriétaire |
| Née 1965 (30 ans en 1995) | env. 2 600 €/mois | ~ 22 % du revenu | Accède à la propriété |
| Née 1980 (30 ans en 2010) | env. 2 200 €/mois | ~ 28 % du revenu | Locataire en majorité |
| Née 1995 (30 ans en 2025) | env. 2 050 €/mois | ~ 32 % du revenu | Rarement propriétaire |
Sources : Insee, « Évolution du niveau de vie depuis 1970 » ; Louis Chauvel, Le Destin des générations ; calculs Calculamatix à partir des séries longues IGEDD-INSEE. Estimations en pouvoir d'achat constant 2024.
Pourquoi les ingénieurs ne gagnent plus autant qu'avant
Revenons à notre histoire de Madrid. Un ingénieur senior espagnol gagnait-il vraiment l'équivalent de 120 000 € en 1970 ? La réponse est probablement oui, mais avec deux nuances importantes.
Première nuance : la rareté du diplôme. En 1970, en Espagne, environ 1 % de la population active avait un diplôme d'ingénieur. Aujourd'hui, c'est plus de 8 %. Cette massification du diplôme a deux effets : elle augmente la concurrence pour les bons postes, et elle dévalorise mécaniquement la rémunération moyenne du diplôme. C'est ce que les économistes appellent le « paradoxe d'Anderson » (référence centrale de la sociologie de l'éducation, formulée en 1961 par C. Arnold Anderson) : à diplôme égal, les enfants de cadres réussissent moins bien que leurs parents, parce que le diplôme s'est dévalué.
Deuxième nuance : la fiscalité et les cotisations sociales. Le brut espagnol de 1970 ne correspondait pas du tout au brut espagnol de 2025 en termes de net : les cotisations sociales (santé, retraite) ont massivement augmenté. Une partie de ce qu'un ingénieur 1970 « gagnait » est aujourd'hui financée collectivement par la Sécurité sociale et le système de retraite. Cela ne change pas le ressenti subjectif (l'ingénieur 2025 a moins d'argent à dépenser), mais cela nuance la comparaison brute.
Reste que le constat global tient : à profession égale, à diplôme égal, à âge égal, les générations 1990+ gagnent en pouvoir d'achat réel 20 à 35 % de moins que les générations 1950. Sur les rémunérations spécifiques d'ingénieur senior, l'écart peut atteindre 40-50 % dans certains secteurs (industrie automobile, BTP, énergie) où l'industrie européenne a perdu beaucoup de terrain face à l'Asie.
Sources : OFCE, « L'évolution des salaires en France sur longue période » ; Eurostat, salaire moyen ajusté à temps plein, 2023 ; Codingame, étude internationale des salaires développeurs/ingénieurs, 2020.
Le déclassement par les diplômes
Plus de bacheliers, plus de licences, plus de masters — et pourtant, moins de cadres. Le grand paradoxe scolaire français.
Le sociologue Camille Peugny, professeur à l'Université Paris VIII, a publié en 2009 un livre devenu une référence : Le Déclassement (Grasset). Sa thèse principale est aussi simple que dérangeante : depuis les années 1980, la France produit chaque année plus de diplômés du supérieur, mais les emplois qualifiés correspondants n'ont pas augmenté au même rythme. Résultat : un nombre croissant de jeunes diplômés occupent des postes en dessous de leur niveau de qualification.
Selon Peugny, trois formes de déclassement coexistent :
Le déclassement intergénérationnel
L'enfant occupe une position sociale inférieure à celle de ses parents. Selon l'Insee, entre 1977 et 2015, la part des fils âgés de 35 à 59 ans occupant une position sociale inférieure à celle de leur père a doublé, passant de 7,2 % à 15 %.
Le déclassement scolaire
La situation d'individus trop qualifiés pour les emplois qu'ils occupent. C'est le « bac+5 caissier » ou le doctorat employé administratif. Selon le Cereq, entre 25 et 30 % des jeunes diplômés du supérieur connaissent une situation de déclassement durable cinq ans après leur sortie d'études.
Le déclassement intragénérationnel
La perte de statut au cours de la carrière. Les ouvriers de l'industrie reconvertis dans les services, les cadres licenciés à 50 ans qui ne retrouvent qu'un emploi précaire, les indépendants qui basculent dans la « gig economy ».
Sources : Camille Peugny, Le Déclassement, Grasset, 2009 ; Marta Veljkovic, thèse Sciences Po, 2022 ; Centre d'observation de la société, « Des générations de plus en plus souvent déclassées », 2023 ; Insee, enquêtes Formation et Qualification Professionnelle.
Le paradoxe d'Anderson en chiffres
En 1968, environ 20 % d'une classe d'âge obtenait le baccalauréat. En 2024, c'est environ 80 %. La massification scolaire a été spectaculaire — c'est sans doute le plus grand acquis social de la Cinquième République. Mais en parallèle, les emplois de cadres et professions intellectuelles supérieures ne représentent encore que 21 % de la population active française. Le calcul est mécanique : on a quadruplé le nombre de bacheliers, mais on n'a pas quadruplé le nombre de postes qualifiés. Quelqu'un, quelque part, doit donc être « surqualifié ».
Cette surqualification ne se distribue pas au hasard. Selon les travaux de Peugny et de Marta Veljkovic, les enfants de cadres « héritiers » — c'est-à-dire dont le père est lui-même cadre supérieur diplômé — sont nettement protégés du déclassement, grâce au capital culturel et au capital social. À l'inverse, les enfants des classes populaires qui ont fait des études sont les plus exposés au déclassement scolaire : ils décrochent le diplôme, mais pas le poste correspondant. Pour eux, l'ascenseur social est en panne.
Source : Camille Peugny et Cécile Van de Velde, « L'expérience du déclassement », Agora, 2014.
L'âge du premier CDI s'est repoussé
L'autre conséquence de cette surproduction de diplômes, c'est le report de l'âge du premier emploi stable. Dans les années 1970, un jeune entrait dans la vie active à 18-22 ans. Aujourd'hui, l'âge médian de fin d'études est de 23 ans, et l'âge médian d'obtention du premier CDI est passé à 27-28 ans. Entre les stages, les CDD, l'auto-entrepreneuriat, l'apprentissage, et le chômage des jeunes, la phase de précarité initiale dure désormais en moyenne 5 à 8 ans.
Cette extension de la précarité d'entrée a des conséquences en cascade : départ du domicile parental retardé, décohabitation impossible, mise en couple décalée, premier enfant repoussé, premier achat immobilier décalé voire renoncé. Cécile Van de Velde, sociologue spécialiste des jeunesses européennes, parle de « génération précaire » ou « génération en attente ».
Sources : Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, 2008 ; Patrick Cingolani, La Précarité, PUF, 2005, rééd. 2024 ; INSEE, enquête Génération du Céreq.
La famille comme variable d'ajustement
Quand le marché du logement et du travail se ferment, c'est la famille qui absorbe le choc. Et elle se transforme en conséquence.
L'INSEE le documente sans ambiguïté : depuis 2000, la part des 18-29 ans habitant chez leurs parents augmente continuellement. C'est la rupture avec la longue tendance des années 1960-1990 où l'autonomie résidentielle s'avançait à chaque génération. En 2013, parmi les 18-24 ans, environ 60 % vivaient encore chez leurs parents. En 2024, ce chiffre dépasse 65 %, et 22 % des 25-29 ans sont également dans cette situation.
Source : Insee Première n°1686, « Depuis 2000, la part des 18-29 ans habitant chez leurs parents augmente à nouveau », 2018 ; INSEE Bilan formation-emploi, 2025.
Cette augmentation a quatre causes documentées par les chercheurs.
1 · L'allongement des études
D'abord, mécaniquement, l'allongement de la durée des études : 41 % des 18-24 ans qui vivent en logement indépendant sont étudiants — mais une part croissante d'étudiants reste chez les parents pour des raisons financières, surtout depuis la flambée des loyers étudiants. Selon l'UNEF, le coût moyen d'un logement étudiant a augmenté de 33 % entre 2018 et 2024.
2 · La précarité du premier emploi
Ensuite, la précarité du premier emploi décrit plus haut. Les enquêtes Céreq Génération montrent qu'avoir un CDI dès la fin des études multiplie par 4 la probabilité de décohabiter dans la première année. Avec le report de l'âge du premier CDI, la décohabitation se reporte mécaniquement.
3 · Le phénomène boomerang
C'est la nouveauté des dernières décennies, identifiée pour la première fois par la sociologue canadienne Barbara Mitchell en 2005 sous le nom boomerang generation. Il s'agit de jeunes adultes qui, après avoir quitté le domicile parental, y reviennent — souvent suite à une rupture amoureuse, une perte d'emploi, un burn-out, un divorce, ou simplement une période de précarité. Selon les travaux de Sandra Gaviria (Revenir vivre en famille, Le Bord de l'eau, 2020), 50 % des enfants qui reviennent chez leurs parents en France ont moins de 40 ans, et y restent en moyenne moins de huit mois — ce qui suggère un usage transitionnel de la résidence parentale comme « amortisseur de chocs ».
Le phénomène est encore plus marqué aux États-Unis : en 2024, 57 % des 18-24 ans américains vivent chez leurs parents, niveau jamais atteint depuis la Grande Dépression de 1929-1933 selon le Pew Research Center.
Sources : Barbara Mitchell, The Boomerang Age, Routledge, 2006 ; Sandra Gaviria, Revenir vivre en famille, Le Bord de l'eau, 2020 ; Pew Research Center, 2024.
4 · Le retour des familles tri-générationnelles
Plus discret mais en développement régulier : la cohabitation choisie ou contrainte avec les grands-parents. Sous des formes diverses : un parent âgé en perte d'autonomie qui revient vivre chez ses enfants, des grands-parents qui accueillent leurs petits-enfants pour soulager financièrement les parents, ou même la cohabitation intergénérationnelle formalisée par la loi ELAN de 2018, où un senior loue une chambre à un étudiant à prix modéré.
Aux États-Unis, ce modèle « tri-generational household » concerne désormais 18 % des ménages selon le US Census Bureau, contre 7 % en 1971. C'est l'un des changements les plus profonds de la structure familiale américaine — et la France suit le mouvement avec un décalage de quinze ans environ.
Sources : Loi ELAN, article 117 ; Colette (plateforme cohabitation intergénérationnelle), Guide 2026 ; US Census Bureau, American Community Survey 2023.
Ce qui frappe, c'est l'inversion historique. Pendant les Trente Glorieuses, les jeunes fuyaient la famille élargie pour s'autonomiser, dans un mouvement décrit par les sociologues comme « l'individualisation moderne ». Cinquante ans plus tard, l'individualisation cogne contre le mur économique : les jeunes reviennent à la famille, parce qu'ils n'ont plus les moyens de l'individualisme.
« Les aspirations croissantes [des nouvelles générations] rencontrent des possibilités déclinantes. Lorsque les possibilités dépassent les aspirations, la population a lieu d'être satisfaite. Lorsque c'est l'inverse, l'espoir laisse place à la frustration. » — Louis Chauvel, La Spirale du déclassement, Seuil, 2016
Le retour de l'héritage
Voici probablement la donnée la plus saisissante de toute cette enquête. Elle vient des travaux de Thomas Piketty.
Dans Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), Thomas Piketty a documenté un phénomène qui contredit l'imaginaire méritocratique français : le retour spectaculaire de l'héritage comme déterminant de la richesse individuelle. La courbe en U est devenue un classique : le poids de l'héritage dans la formation des patrimoines a chuté tout au long de la première moitié du XXe siècle (du fait des deux guerres mondiales, de l'inflation, de la fiscalité), avant de remonter rapidement depuis les années 1970. Aujourd'hui, l'héritage représente environ 60 % du patrimoine total des Français, contre 35 % dans les années 1970.
Source : Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013 ; Alvaredo, Garbinti et Piketty, World Inequality Database, 2017-2024 ; CAE (Conseil d'analyse économique), 2021.
Ce qu'il faut comprendre : nous sommes revenus au niveau du XIXe siècle, après plus d'un siècle de parenthèse plus égalitaire. Au tournant des années 2030-2040, le rapport entre le flux successoral annuel et le revenu national devrait approcher 17-18 %, soit le niveau de la Belle Époque (1880-1914). Pour la première fois depuis 1945, votre lignée familiale prédira plus précisément votre richesse à 50 ans que votre carrière professionnelle.
C'est la part du patrimoine total des Français qui provient aujourd'hui de l'héritage et des donations, contre 35 % dans les années 1970. Mieux vaut hériter que travailler.
L'héritage tardif, conséquence du vieillissement
Mais cette tendance s'accompagne d'un effet pervers : l'héritage arrive de plus en plus tard dans la vie. Dans les années 1950, l'âge médian d'un héritier était d'environ 30-35 ans. En 2025, il est de 58 ans. Pourquoi ? Tout simplement parce que les parents vivent plus longtemps. L'espérance de vie à la naissance est passée de 67 ans (hommes) / 73 ans (femmes) en 1950, à 79 ans / 85 ans en 2024.
Autrement dit : on hérite désormais quand on est déjà soi-même proche de la retraite. La fonction historique de l'héritage — financer les grandes étapes de la vie : achat immobilier, création d'entreprise, financement des études des enfants — n'est plus assurée. C'est ce que les économistes Luc Arrondel, Bertrand Garbinti et André Masson ont montré dans une étude de l'Insee (Économie et Statistique, 2014) : les donations du vivant ont remplacé l'héritage classique comme outil de transmission utile, mais elles ne concernent qu'une minorité de familles aisées.
Source : Arrondel, Garbinti, Masson, « Inégalités de patrimoine entre générations : les donations aident-elles les jeunes à s'installer ? », Économie et Statistique, Insee, 2014.
9 000 milliards d'euros vont changer de mains
Selon un rapport publié en 2024 par la Fondation Jean-Jaurès (rapport d'Alexandre Ouizille, sénateur socialiste), environ 9 000 milliards d'euros de patrimoine vont être transmis par les générations baby-boomers dans les quinze prochaines années. C'est deux fois et demie la dette publique française actuelle. Cette transmission massive, elle ne sera pas équitable : selon le CAE, les 1 % d'héritiers les plus riches reçoivent en moyenne 4,2 millions d'euros nets, tandis que 87 % des héritages sont inférieurs à 100 000 euros.
La conséquence statistique de cette concentration : 12 % de la génération née dans les années 1970 devrait devenir « rentière » au sens technique du terme — c'est-à-dire toucher des revenus du capital supérieurs au revenu médian du travail. Pour les générations nées dans les années 1910-1920, cette proportion était de 2 %. La société de cohéritage que les Trente Glorieuses avaient temporairement remplacée par une société de méritocratie salariale est en train de revenir, sous une forme moderne.
Sources : Fondation Jean-Jaurès, rapport Ouizille, 2024 ; Conseil d'Analyse Économique, « Repenser l'héritage », 2021 ; Piketty, Le Capital au XXIe siècle (chapitres 10-11) ; Cairn.info, « 13. Patrimoine et héritage : retour vers le passé ? », 2019.
L'inégalité entre héritiers et non-héritiers
C'est probablement la donnée la plus politiquement sensible de cette enquête. Aujourd'hui, en France, la moitié la plus pauvre des ménages détient 8 % du patrimoine total. Les 10 % les plus riches en détiennent 47 %. Et la part des 10 % les plus riches a augmenté de +636 400 € en moyenne entre 1998 et 2015, tandis que les 10 % les plus pauvres ont vu leur patrimoine diminuer de 100 € (-33 %).
Pour les jeunes générations, cette polarisation crée une fracture invisible : à âge, profession, et diplôme égaux, deux trentenaires français peuvent avoir un destin économique radicalement différent selon la position sociale de leurs parents. L'héritier d'un cadre supérieur retraité parisien aura accès, via une donation, à un apport de 50 000 à 200 000 euros pour acheter un appartement. L'enfant d'ouvriers retraités provinciaux n'aura pas cet apport — et ne pourra donc tout simplement pas accéder à la propriété, malgré le même salaire.
Source : Insee Focus n°287, « Les inégalités de patrimoine », 2022 ; Les clés du social, « Les inégalités de patrimoine progressent », 2023.
Voilà pourquoi, lorsque deux Français de 30 ans discutent de leur situation, ils peuvent avoir le sentiment de vivre dans deux pays différents : parce qu'ils vivent effectivement dans deux économies différentes. L'une où le travail finance la vie, l'autre où il finance les charges et où le patrimoine vient des parents.
Ce qui s'est amélioré
Une enquête honnête doit reconnaître ce qui va mieux. Sur plusieurs dimensions essentielles, la France de 2026 est objectivement préférable à celle de 1970.
Il serait malhonnête de conclure au déclassement total sans reconnaître les progrès massifs réalisés en parallèle. Sur plusieurs dimensions fondamentales, les générations actuelles vivent objectivement mieux.
L'espérance de vie en bonne santé
L'espérance de vie à la naissance est passée de 67 ans (hommes) / 73 ans (femmes) en 1950 à 79,5 ans (hommes) / 85,3 ans (femmes) en 2024. C'est une douzaine d'années de vie en plus, dont une grande partie en bonne santé grâce aux progrès médicaux : recul des maladies cardiovasculaires, traitement du cancer, antibiothérapie, vaccins, médecine préventive. Sur ce plan, aucune génération antérieure n'a jamais aussi bien vécu.
L'autonomie féminine
Sans doute le changement social le plus profond. En 1965 encore, une femme mariée avait besoin de l'autorisation de son mari pour ouvrir un compte en banque. La pilule contraceptive est légalisée en 1967, l'IVG en 1975, le divorce par consentement mutuel en 1975. La part des femmes dans l'enseignement supérieur est passée de 35 % en 1970 à 56 % en 2024. L'écart de salaire femmes-hommes — encore à 13 % en 2024 — est en réduction continue. Pour la moitié de la population, les générations actuelles vivent dans un monde radicalement plus libre.
L'accès aux loisirs et à la mobilité
Voyager loin, autrefois réservé à l'élite, est devenu accessible : le coût réel d'un billet d'avion long-courrier a été divisé par 5 entre 1980 et 2024 (en euros constants, malgré la hausse récente). Le nombre de Français partant en vacances chaque année est passé de 25 % en 1965 à 67 % en 2023. La diversité des activités culturelles disponibles, la richesse de l'offre alimentaire, l'accès à la culture mondiale via internet — tout cela représente un gain de qualité de vie réel.
La technologie et l'information
Aujourd'hui, un smartphone à 200 euros donne accès à plus d'information, de connaissance, et d'outils de production qu'un palais royal du XIXe siècle. Un ordinateur portable à 600 euros remplace ce qu'il fallait acheter pour 50 000 euros en 1995. Les outils créatifs (vidéo, musique, design, IA) sont massivement démocratisés. Cette « démocratisation des moyens de production » est sans précédent dans l'histoire.
La diversité des trajectoires
Enfin — et c'est sans doute le contre-point le plus important — la rigidité des destins sociaux a diminué dans les classes moyennes. En 1970, on devenait majoritairement ce que ses parents étaient. Aujourd'hui, les parcours sont plus variés : reconversions professionnelles, années sabbatiques, création d'entreprise, expatriation, choix de mode de vie alternatifs. Cette plasticité a un coût psychologique (surcharge décisionnelle, anxiété de la « bonne vie »), mais elle représente aussi une liberté nouvelle, dont les générations 1950 ne disposaient pas.
Sources : INSEE, Bilan démographique 2024 ; HCFEA, Rapport sur les loisirs et vacances en France, 2023 ; Sherpas, « Les Trente Glorieuses » ; étude OCDE, How's Life ? 2024.